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Voici un scénario énergétique exploratoire pour la Communauté d’Agglomération du Pays Basque, construit à partir du diagnostic et de la stratégie du Plan Climat, mais en allant plus loin qu’un résumé. J’adopte ici une approche mixte à dominante sobriété forte, proche d’une logique négaWatt : on part d’abord de la baisse des besoins, puis de l’efficacité, et seulement ensuite du dimensionnement d’un mix 100 % renouvelable. Cette orientation est cohérente avec la stratégie territoriale existante, qui vise à réduire fortement les consommations d’énergie à l’horizon 2050 tout en multipliant la production d’EnR.
1. 🔎 Diagnostic synthétique du territoire
Le Pays Basque présente une configuration énergétique contrastée. C’est un territoire vaste, de près de 3 000 km², rassemblant 158 communes et environ 310 000 habitants, à la fois littoral, urbain, rural et montagnard. Il est structuré par un relief marqué, des vallées, un réseau hydrographique dense, un littoral exposé et une position frontalière qui renforcent à la fois les opportunités énergétiques et les contraintes d’aménagement.
Le premier enjeu est une forte dépendance énergétique. En 2019, la production locale d’énergies renouvelables ne couvre qu’environ 12 % des consommations d’énergie du territoire. La production territoriale est de 780,7 GWh, dominée par la chaleur renouvelable, principalement le bois énergie, tandis que le territoire dépend encore largement des apports extérieurs pour l’électricité, les carburants et le gaz.
Le second enjeu est la vulnérabilité climatique. Le territoire est déjà exposé à la hausse des températures, aux épisodes de fortes pluies, aux inondations, aux glissements de terrain, aux tensions sur la ressource en eau et à la montée du niveau marin sur le littoral. Les zones urbaines sont également sensibles aux îlots de chaleur. Cela signifie que le système énergétique futur ne peut pas être pensé uniquement sous l’angle de la décarbonation : il doit aussi être robuste face aux aléas climatiques.
Les secteurs les plus stratégiques sont bien ceux identifiés dans le diagnostic : habitat, mobilité, agriculture, tertiaire, industrie et production d’énergie. La stratégie locale souligne explicitement que la réduction des consommations doit être portée en priorité par les transports et le résidentiel, ce qui oriente fortement la logique du scénario.
Le territoire dispose néanmoins d’atouts majeurs. Il possède déjà une base de production renouvelable diversifiée : bois énergie, hydroélectricité, photovoltaïque, pompes à chaleur, un peu de biogaz et de cogénération biomasse. L’hydroélectricité représente aujourd’hui l’essentiel de la production électrique renouvelable locale, le photovoltaïque est encore modeste mais diffus, et la biomasse occupe déjà une place structurante pour la chaleur. La CAPB indique en outre vouloir s’appuyer sur le solaire, maintenir l’hydroélectricité et étudier d’autres filières pour diversifier la production.
2. ⚙️ Hypothèses du scénario
L’horizon retenu est 2050, en cohérence avec la vision territoriale de neutralité carbone et de territoire à énergie positive. Le scénario suppose que l’objectif local de division par deux des consommations d’énergie finale devient le cadre directeur, voire qu’il est légèrement approfondi pour rendre crédible un mix 100 % renouvelable à l’échelle territoriale. Le diagnostic territorial évoque un potentiel prospectif d’environ -53 % de consommation à horizon 2050 dans un cadre d’actions ambitieuses, inspiré notamment des visions de l’ADEME et du scénario négaWatt.
L’hypothèse centrale est donc la suivante : le Pays Basque ne cherche pas d’abord à remplacer à l’identique l’actuel système fossile par des EnR, ce qui serait très difficile compte tenu des limites foncières, paysagères et d’acceptabilité. Il cherche d’abord à réduire la demande utile.
Sur la sobriété, le scénario retient :
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une baisse des besoins de mobilité motorisée par la relocalisation partielle des services, le télétravail, le report modal et une organisation plus polycentrique du territoire ;
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une réduction des surfaces chauffées par personne via l’optimisation de l’occupation du bâti, la rénovation et la limitation de l’étalement ;
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une évolution des régimes alimentaires et des pratiques agricoles, avec baisse des intrants et meilleure adéquation entre élevage et ressources locales, ce qui est cohérent avec la stratégie 2050 de la CAPB.
Sur l’efficacité énergétique, le scénario suppose :
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une rénovation performante et massive du parc résidentiel et tertiaire ;
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l’électrification efficiente des usages pertinents, en particulier par pompes à chaleur pour la chaleur basse température ;
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une amélioration forte de l’efficacité des équipements industriels, des procédés et de la logistique ;
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une baisse des consommations unitaires dans tous les secteurs avant toute compensation par l’offre. Cette hiérarchie est explicitement celle du diagnostic, qui pose la maîtrise de la demande comme premier pilier.
Sur les hypothèses sociétales, ce scénario repose sur un territoire plus sobre dans ses rythmes et plus coopératif dans sa gouvernance énergétique. La voiture individuelle reste présente, notamment dans l’intérieur rural et de montagne, mais elle n’est plus la norme unique. Le chauffage individuel au bois ancien recule fortement au profit de solutions plus performantes. Les habitants deviennent davantage coproducteurs d’énergie via le solaire diffus, les réseaux de chaleur et des projets locaux. Cette hypothèse est réaliste à condition d’assumer des choix d’aménagement et de gouvernance très volontaristes.
3. 🔋 Mix énergétique proposé (100 % EnR)
Le scénario propose un mix hybride, fondé sur la complémentarité entre solaire diffus, hydroélectricité stabilisatrice, biomasse et biogaz pilotables, pompes à chaleur alimentées par électricité renouvelable, et une place plus discutée pour l’éolien, limitée ou externalisée selon l’acceptabilité locale.
Solaire
Dans ce scénario, le solaire photovoltaïque devient la première filière de croissance. Ce choix est cohérent avec les ressources du territoire et surtout avec ses contraintes : le photovoltaïque peut être déployé sur les toitures de logements, bâtiments publics, parkings, zones d’activités et foncier déjà artificialisé, ce qui limite les conflits d’usage. Le territoire s’est déjà doté d’un cadastre solaire, signe que cette filière est considérée comme prioritaire. Le photovoltaïque n’est aujourd’hui qu’une composante modeste de la production locale, ce qui signifie que sa marge de progression est importante.
Son rôle dans le mix est double : produire une part importante de l’électricité annuelle et soutenir une logique de décentralisation énergétique. Sa principale limite est l’intermittence journalière et saisonnière, ainsi que la faible production hivernale au moment où les besoins électriques peuvent être élevés.
Le solaire thermique reste secondaire mais pertinent sur certains segments : habitat collectif, hôtellerie, équipements sportifs, eau chaude sanitaire dans le tertiaire. Il ne structure pas le système, mais il contribue à soulager la demande électrique et biomasse. Le diagnostic montre qu’il est aujourd’hui peu développé, donc extensible sur des niches adaptées.
Éolien
Le diagnostic indique qu’il n’y a pas de production éolienne actuellement sur le territoire et que certaines filières, dont l’éolien, souffrent d’une image délicate en matière d’acceptabilité.
Dans ce scénario, je fais donc un choix d’arbitrage clair : l’éolien terrestre n’est pas la colonne vertébrale du mix local. Le relief, la valeur paysagère, la biodiversité, les contraintes d’acceptation sociale et les conflits potentiels avec d’autres usages rendent peu crédible un déploiement massif. En revanche, deux options exploratoires restent ouvertes :
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quelques projets très ciblés, si des sites à faible impact sont identifiés ;
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ou une logique de coopération interterritoriale pour sécuriser une part d’électricité éolienne renouvelable hors du strict périmètre local.
Pour un scénario “100 % renouvelable à l’échelle territoriale”, cela signifie que l’autonomie stricte instantanée n’est pas recherchée. On vise plutôt une équivalence annuelle territoriale, avec échanges via le réseau.
Hydraulique
L’hydroélectricité joue un rôle d’ossature. Elle représente déjà environ les trois quarts de la production électrique renouvelable du territoire, avec 31 installations et 46,2 MW installés. Cette filière est particulièrement adaptée à un territoire de vallées et de réseau hydrographique dense.
Dans le scénario, son rôle n’est pas tant d’exploser en volume que de sécuriser le système. Le potentiel d’extension est probablement limité par les enjeux écologiques, hydrologiques et réglementaires. En revanche, le maintien, la modernisation et l’optimisation des ouvrages existants sont stratégiques. La limite principale est claire : la ressource dépend des régimes hydrologiques, eux-mêmes affectés par le changement climatique et les tensions sur l’eau.
Biomasse
La biomasse reste indispensable, mais son usage change profondément. Aujourd’hui, le bois énergie constitue la principale source d’EnR du territoire, notamment via le chauffage des particuliers, qui pèse lourd dans la production renouvelable mais pose aussi des problèmes de qualité de l’air quand les appareils sont anciens ou mal utilisés.
Dans le scénario 2050, la biomasse n’est plus une filière de masse diffuse et peu contrôlée ; elle devient une ressource précieuse, pilotable et hiérarchisée. On réserve prioritairement le bois :
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aux réseaux de chaleur collectifs performants ;
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aux bâtiments ou sites difficiles à électrifier ;
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à des usages industriels de chaleur ;
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à de la cogénération ciblée lorsque cela améliore la flexibilité locale.
Ce choix est cohérent avec le potentiel forestier, mais aussi avec ses limites. Le diagnostic indique un potentiel de récolte supérieur au niveau actuellement exploité, mais cela n’autorise pas une logique d’extraction sans contrainte. La forêt doit rester aussi un puits de carbone, un support de biodiversité et un élément de protection des sols.
Biogaz
Le biogaz prend une place plus importante qu’aujourd’hui, sans devenir dominant. Le territoire dispose déjà d’une valorisation organique à Bayonne, et le diagnostic souligne que la méthanisation apparaît encore sous-exploitée. La stratégie 2050 mentionne aussi la place possible du gaz renouvelable, y compris par coopération avec des territoires voisins.
Dans mon scénario, le biogaz remplit surtout trois fonctions :
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couvrir des usages thermiques et industriels difficiles à électrifier ;
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fournir une énergie pilotable pour les pointes et la sécurité du système ;
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valoriser effluents, biodéchets et certaines fractions résiduelles.
La limite est nette : le gisement durable reste contraint. Il ne peut pas servir à maintenir un niveau élevé de consommation gazière. Il doit être réservé à des usages de flexibilité et à des secteurs sans alternative simple.
Pompes à chaleur et chaleur renouvelable
Même si les pompes à chaleur ne sont pas une “source primaire” au même titre que le soleil ou la biomasse, elles font déjà partie de la production renouvelable comptabilisée localement, et leur rôle est décisif. Elles permettent de convertir une part croissante des besoins de chaleur basse température vers un système beaucoup plus efficace, à condition que l’électricité soit renouvelable. Elles doivent devenir la solution standard dans une grande partie de l’habitat rénové et du tertiaire. Le diagnostic montre qu’elles constituent déjà la deuxième source de chaleur renouvelable du territoire.
4. ⚡ Gestion du système énergétique
Un système 100 % renouvelable au Pays Basque ne peut fonctionner que s’il est pensé comme un système flexible, et non comme une simple addition de moyens de production.
La première réponse à l’intermittence n’est pas le stockage massif, mais la réduction et le déplacement des besoins. Le scénario suppose une modulation de la demande : recharge pilotée des véhicules, pilotage des chauffe-eau, stockage thermique dans les bâtiments, effacement tertiaire et industriel, adaptation partielle des usages aux heures de forte production solaire.
Le second levier est la complémentarité des filières. Le solaire produit surtout en journée et en été ; l’hydraulique apporte une base locale plus régulière ; la biomasse et le biogaz assurent de la puissance pilotable ; les réseaux de chaleur évitent de tout faire reposer sur l’électricité. Cette complémentarité est plus crédible qu’un système dominé par une seule filière. Elle correspond d’ailleurs à la volonté locale de diversifier les ressources.
Le stockage existe, mais de manière hiérarchisée :
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stockage court terme électrique, décentralisé, pour lisser l’autoconsommation solaire ;
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stockage thermique dans les bâtiments et réseaux ;
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stockage moléculaire limité via le biogaz ;
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éventuellement appui du réseau national pour les déséquilibres de plus grande ampleur.
Le réseau reste donc central. Le scénario n’est pas celui d’une autarcie énergétique. Il repose sur une forte production locale, mais aussi sur un système interconnecté, capable d’échanger avec l’extérieur. Cette option est plus réaliste pour un territoire littoral, montagneux et densément connecté. Le diagnostic du PCAET insiste d’ailleurs sur la nécessité d’une évolution coordonnée des réseaux énergétiques.
5. 🏙️ Cohérence territoriale
La cohérence territoriale impose de sortir d’un raisonnement uniforme.
Sur le littoral urbanisé et les pôles denses, la priorité va au solaire en toiture, à la rénovation du bâti, aux réseaux de chaleur, aux mobilités alternatives à la voiture, et à la réduction des îlots de chaleur. Les grandes surfaces artificialisées y rendent le photovoltaïque diffus particulièrement pertinent, tandis que les tensions foncières y rendent peu souhaitables les centrales au sol. Les enjeux climatiques de chaleur urbaine et de vulnérabilité côtière renforcent cette orientation.
Dans les vallées et espaces ruraux, l’enjeu est différent : maintien de l’accessibilité, limitation de la dépendance automobile, valorisation raisonnée de la biomasse, petits projets photovoltaïques, rénovation d’un habitat souvent plus dispersé. Dans les secteurs de montagne, l’hydroélectricité garde une place spécifique, mais sous forte contrainte écologique et hydrologique.
L’acceptabilité sociale est un critère structurant. Le diagnostic de concertation fait apparaître des freins administratifs, des perceptions négatives sur certaines filières et la crainte d’un usage énergétique des terres agricoles au détriment de l’agriculture. Cela conduit à un arbitrage fort dans ce scénario : priorité au solaire sur bâti et surfaces déjà artificialisées, biomasse sous condition de durabilité, et prudence sur l’éolien et les centrales au sol.
Les impacts environnementaux doivent être intégrés dès la conception. Un mix 100 % renouvelable peut dégrader les milieux s’il est mal localisé. Sur ce territoire, cela concerne particulièrement la biodiversité, la ressource en eau, les paysages, les sols agricoles et le littoral. Le scénario n’est donc crédible que s’il associe planification énergétique et planification écologique. Le PCAET rappelle d’ailleurs que l’évaluation environnementale doit servir à arbitrer les choix et à éviter les effets négatifs des projets.
6. 📊 Discussion critique du scénario
La principale force de ce scénario est sa cohérence systémique. Il ne cherche pas à compenser une forte demande par un suréquipement EnR difficilement acceptable ; il part d’une baisse forte des besoins, cohérente avec la vision 2050 du territoire et avec les potentiels prospectifs évoqués dans le diagnostic. Il valorise des ressources déjà présentes localement — bois, hydro, solaire, biogaz — tout en reconnaissant leurs limites.
Sa deuxième force est son ancrage territorial. Il tient compte de la diversité entre littoral dense, intérieur rural et zones de montagne. Il est aussi compatible avec la stratégie de la CAPB qui vise un territoire à énergie positive, une forte baisse des consommations et une multiplication de la production renouvelable.
Ses limites sont néanmoins réelles. D’abord, un 100 % renouvelable local reste difficile sans transformation profonde des mobilités, de l’habitat et de certains usages agricoles et industriels. Ensuite, le territoire ne dispose pas aujourd’hui d’un levier abondant et consensuel équivalent à l’éolien de grande plaine ou aux très grandes centrales solaires. Enfin, la biomasse, bien qu’essentielle, ne peut pas être étendue sans risques pour la qualité de l’air, les forêts, la biodiversité et les usages concurrents.
Le scénario dépend donc de plusieurs conditions de réussite :
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une rénovation thermique massive du résidentiel et du tertiaire ;
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une rupture sur les mobilités, surtout dans les déplacements du quotidien ;
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une montée en puissance très forte du solaire sur bâti et foncier artificialisé ;
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une gouvernance locale capable de porter des projets collectifs et d’arbitrer les conflits d’usage ;
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une gestion rigoureuse de la biomasse et du biogaz ;
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une articulation étroite entre énergie, eau, biodiversité, urbanisme et agriculture ;
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une capacité à utiliser les réseaux comme outil de mutualisation, plutôt qu’à viser une autosuffisance instantanée irréaliste.
En conclusion, ce scénario exploratoire défend l’idée suivante : le Pays Basque peut viser un système énergétique territorial 100 % renouvelable en 2050, mais seulement dans une logique de sobriété forte, de maîtrise de la demande et de mix diversifié. Ce n’est pas un scénario de simple substitution technologique. C’est un scénario de transformation territoriale, dans lequel l’énergie devient une question d’aménagement, de modes de vie et de gouvernance autant que de production.
Sources mobilisées : résumé non technique du Plan Climat et rapport de diagnostic PCAET